La France à Saint-Pétersbourg

Par Daria Mikitaninets

Pourquoi je ne comprends pas totalement la culture russe?

Je suis née à Saint-Pétersbourg, une ville qui a été construite pour devenir une capitale. Ce gros chantier a été supervisé par Peter I, qui dès son plus jeune âge, s’intéressant aux sciences et à un mode de vie étranger, fut le premier des tsars russes à faire un long voyage dans les pays d’Europe occidentale. À son retour, en 1698, le monarque lança des réformes à grande échelle de l’État russe et de l’ordre social. Malgré sa politique sous le signe du règne des «Allemands», il invitait les Français en tant que spécialistes des affaires militaires, de la construction navale, de la médecine. À cet égard, nous pouvons constater que la France fait partie de l’histoire russe à partir du XVIIIème siècle.  

Hermitage, le deuxième Versaille de Élisabeth Petrovna

Les réformes de tsar ont continué par sa fille, Élisabeth Petrovna, passionnée par la mode et la culture française. Son palais est devenu le deuxième Versaille avec son Cour et elle voudrait être une icône de la mode de son temps. Un détail intéressant pour tous les touristes est que sa garde-robe contient 15 000 robes. Le fait est connu du livre du scientifique Jacob Stehlin mais les calculs montrent sa fiabilité. Puis Catherine II, une successeure d’Elizabeth au trône de Russie, a également donné une préférence personnelle à la pensée intellectuelle française, contribuant ainsi à l’établissement de cette culture dans l’environnement noble russe. La philosophie de Voltaire est devenue «à la mode» à la cour.

Centre-ville

Bien sûr, d’autres cultures, comme la culture anglaise et italienne, ont changé la mentalité et l’apparence de la ville, mais on ne peut pas dire que le pouvoir d’influence ait été si important. Ils n’affectaient pas tous les domaines de la vie quotidienne, comme la culture française. Par exemple, l’éducation des jeunes nobles à la fin du XVIIIe – première moitié du XIXe siècle était presque entièrement basée sur la culture française. A.P. Kern a rappelé l’époque de sa jeunesse: « Nous étudions toutes les matières en français et étudions le russe pas plus que six semaines pendant les vacances … », et les lectures de la jeunesse étaient principalement composées d’auteurs français. Il est à noter qu’à Saint-Pétersbourg il y avait des restaurants français, des boutiques à la mode, des livres et des magazines en français qui étaient très populaires (Journal des dames et des modes, Journal de Saint-Pétersbourg). Durant tout le siècle, le théâtre Mikhaïlovski donnait quatre fois par semaine des représentations en français et trois fois par semaine en allemand. 

Basilique catholique Sainte-Catherine d’Alexandrie

Concernant l’architecture de la ville, les touristes peuvent essayer de trouver des endroits lumineux où la main du Français a travaillé. Souvent, ces architectes et sculpteurs n’étaient pas célèbres dans leur patrie, ils sont venus quand ils étaient jeunes, mais sont devenus grands dans la Venise du Nord. Cherchez les symboles de la ville: la cathédrale Saint-Isaac et la colonne d’Alexandre, érigée par Auguste Montferrand, puis le Gostiny Dvor et l’Académie des Arts, dessinée par Jean-Baptiste Vallin de La Mothe. Également le bâtiment de la Bourse, construit par Jean-François Thomas de Thomon et le Cavalier de Bronze, créé par Etienne Falconet. Le reste des monuments importants de la ville ont généralement été construits sous l’influence des Italiens ou par les Italiens eux-mêmes. Il est frappant de constater qu’à l’extérieur, nous voyons  des cathédrales et des grandes églises de la tradition de l’Europe de l’Ouest, tandis qu’à l’intérieur, la décoration se mêle à un style oriental. Pouvez-vous convenir qu’il serait logique de suggérer que je ne pourrais jamais devenir volontiers orthodoxe? Et oui, ma basilique catholique Sainte-Catherine d’Alexandrie, dont la communauté était ma deuxième famille, a également été construite par des Italiens et des Français.

Centre-ville

A propos de philologie, tout au long de la période post-pétrine, la langue était divisée en «ancienne» (église slave) et «nouvelle» (langue littéraire émergente), de plus, «le désir de renommer les positions, le nom même de l’État, le titre de son chef, les noms personnels « avec l’utilisation prédominante de mots étrangers a commencé à être considéré comme une fonction naturelle du pouvoir de l’État. Je raconte souvent à mes touristes quand ils viennent au sud de la France l’histoire de nos «mots russes» quotidiens. Chaque mot a été “bricolé” à partir de quelques mots français hors contexte. Par exemple, nous parlons d’un événement récurrent (y compris avec une  nuance  mystique « дежавю », qui est littéralement écrit du mot “déjà vu” en cyrillique. Le sens est le même que «Je l’ai déjà vu». Si nous faisons attention, les noms de nombreux meubles de l’hôtel (“отель”) nous rappellent la langue « russe ». Nous allons au restaurant et voyons un côtelette (“котлета”), une entrecôte (“антрекот”), une purée (“пюре”) de pommes de terre au menu, puis en attendant la commande nous nous souvenons des croissants (“круассаны”), pour lesquels, en fait, nous étions venus.

Centre-ville

Vous pouvez me dire que cette situation était il y a longtemps, et c’est sûr que maintenant la Russie a changé après des années de communisme, où l’aristocratie et la cour royale n’étaient plus là. Et de plus, le vocabulaire de la cuisine est international. À Saint-Pétersbourg, la même histoire se passe chaque semaine, car les locaux vont très souvent au théâtre, dont il y en a plus d’une centaine dans la ville. Nous ouvrons le lexique  russe en écrivant  des mots  exactement comme ils s’entendent  en français !  Il est absolument certain que le dictionnaire d’orthographe de la langue russe confirmera l’exactitude de leur justesse. Nous descendons du métro (“метро”)  ou du taxi (“такси”) et franchissons la bordure (“бордюр”) et marchons le long du trottoir (“тротуар”) jusqu’à la billetterie (en russe “билетная касса” – “la caisse à billets ») du théâtre (“театр”). Ensuite nous achetons un billet (“билет”) pour la loge (“ложа”) ou le parterre (“партер”). Avant le spectacle (“спектакль”), nous passons la garde-robe (“гардероб”) et pendant l’entracte (“антракт”) nous allons au buffet (“буффет”), manger un butterbrot (“бутерброд” – un sandwich venant de l’allemand) ou un éclair (“эклер”) avec un verre du champagne (“шампанское”)  ou du cognac (“коньяк”). La dernière fois à Saint-Pétersbourg, j’ai vu l’opéra Le Trouvère, qui, de toute évidence, n’était pas en russe. Rideau. Il n’y avait pas de mots russes pendant toute la soirée !

Centre-ville avec le vue sur le bâtiment de la Bourse, construit par Jean-François Thomas de Thomon

Sources:

  1. Kufen Elena Alexandrovna. Les Français et les Russes à la fin du XVIIIe – première moitié du XIXe siècle: dynamiques de perception mutuelle des cultures: Dis. … Cand. sciences culturelles: 24.00.01: Moscou, 2003 200 p.
  2. Samoilova Irina Vladimirovna. La culture de la langue française dans l’espace de vie de la vie russe: Dis. … Cand. philosophie. Sciences: 24.00.01 Saransk, 2001 135 p.
  3. Anna Ivanova. La presse en français dans la Russie impériale (2015) Web: https://rusoch.fr/fr/guests/pressa-na-francuzskom-v-imperatorskoj-rossii.html
  4. Bondarev V. Les Français dans l’histoire de Saint-Pétersbourg (2011)  Web: https://www.rfi.fr/ru/rossiya/20110708-frantsuzy-v-istorii-sankt-peterburga
  5. Ivanova A. Les Français à Pétersbourg impérial (2015) Web: https://rusoch.fr/ru/cult/francuzy-v-imperatorskom-peterburge.html
  6. Molokova T., Frolov V. Influence de l’architecture italienne sur l’urbanisme en Russie Web: https://cyberleninka.ru/article/n/vliyanie-italyanskoy-arhitektury-na-gradostroitelstvo-rossii-1

Illustrations:

  1. Eugeniusz Martynowicz
  2. Pinterest (pas de copyright)

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